Lao-Tseu : « Produire sans s'approprier... »
«Produire sans s’approprier, agir sans rien attendre, guider sans contraindre», ces paroles sont
extraites d’un classique de la sagesse chinoise, le Tao Te King, qui est à la base du taoïsme.
Comme c’est le cas pour plusieurs écrits anciens, on sait peu de choses sur son auteur, ou alors
ce qu’on en sait est teinté de légendes.
Auteur: Normand Charest
Sagesse des peuples
De la même manière, on sait peu
sur l’origine du texte. S’agit-il d’un
écrit original d’un sage du 6e siècle
av. J.-C. nommé Lao-Tseu ou d’une
collection de maximes rassemblées
par lui ?
Le texte actuel est-il fidèle à
l’original ou a-t-il été modifié au
cours des siècles ?
De plus, la traduction ajoute à la
confusion, car les vieux caractères
chinois peuvent être interprétés de
multiples façons. Cependant, on est
frappé par la sagesse inscrite dans
certains passages qui s’adressent à
nous, encore riches de sens par delà
les siècles.
Produire sans s’approprier
«Produire sans s’approprier, agir
sans rien attendre, guider sans
contraindre», des paroles valables
pour tous ceux qui forment une société,
qu’ils soient artistes, administrateurs
ou enseignants. Or, cette
phrase, pourtant si courte, comporte
tout de même trois volets.
D’abord, pourquoi «produire
sans s’approprier» ?
L’homme n’est qu’un hôte, particulièrement
faible, dans un monde
immense et merveilleux. Il peut accomplir
de grandes choses s’il agit
de manière juste, mais il peut aussi
causer beaucoup de dommages, ce
qui est le cas actuellement. Et la
prétention qu’il avait de maîtriser la
nature ne tient plus désormais.
Nous ne créons pas. Nous ne
faisons qu’assembler de nouvelles
formes à partir d’éléments déjà
existants dans la Création. En architecture
et au jardin, ces éléments
peuvent être des pierres, du bois, des
plantes. En musique, ce sont des sons,
des rythmes. En écriture, des paroles.
Et dans tous les cas : des pensées,
des intuitions.
De plus, chaque artiste, chaque
auteur puise constamment dans le
passé, dans ses lectures, dans la
connaissance qu’il a des oeuvres de
ceux qui l’ont précédé. Il peut citer
Montaigne, qui cite les Romains, qui
citent les Grecs et ainsi de suite.
Il est inspiré par la vie humaine,
par la vie des autres. Inspiré par la
nature, par la faune, par la flore, par
les éléments, par le cosmos. Au-delà
du matériel, nous prenons aussi modèle
sur des plans plus légers : nous
parlons de vision paradisiaque, de
vision céleste, de champs Élysées.
«Produire sans s’approprier»,
puisque dans chacune de nos oeuvres,
nous avons nous-mêmes emprunté à
d’autres, et que nos oeuvres seront
aussi utilisées et modifiées par d’autres
au cours du temps. Il s’agit donc
toujours d’un travail d’équipe et de
formes changeantes.
Agir sans rien attendre
«Agir sans rien attendre», car
lorsque l’œuvre est terminée, elle
prend une vie qui lui est propre et il
faut la laisser suivre son chemin.
Elle portera alors des fruits selon le genre
que nous lui aurons donné.
Toutefois, il faut qu’elle mûrisse à
son rythme et s’épanouisse en son
temps. Laissons-la aller. Comme un
enfant, rendu adulte, qui emporte
avec lui les valeurs que nous lui avons
offertes. Ce qu’il en fera ensuite lui
appartient.
Guider sans contraindre
C’est pourquoi il faut aussi
«guider sans contraindre». L’expé -
rience nous montre qu’on peut mener
la bête au puits, mais qu’on ne peut la
forcer à boire. En d’autres termes, on
peut offrir des conditions favorables
à quelqu’un, on peut le guider, mais
on ne peut choisir à sa place.
C’est seulement par une résolution
libre que nous pouvons en effet
tirer profit de nos expériences vécues,
puisque l’éveil de notre conscience
repose sur le libre arbitre. Ce qui est
obtenu sous la contrainte, et sans
notre libre vouloir, ne peut nous être
profitable.
C’est ainsi que le sage produit
sans s’approprier, agit sans attendre
et guide sans contraindre.